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Journées Scientifiques Inter-associatives ABSM-AFREE-ASPI-IFAB

Corps et Sensori-motricité:
Regard de familles et de professionnels

 

 

 

Synthèse des interventions

 

L'université Vauban de Nîmes et son laboratoire de psychologie ENACT nous ont accueillis les vendredi 24 et samedi 25 mai 2025 pour présenter à un public nombreux le fruit de notre belle coopération sur le thème du corps et de l'approche sensori-motrice.

Ces journées ont reçu des retours très positifs de ses participants, bénéficiant d'un cadre historique et modernisé, d'une ambiance chaleureuse et surtout d'une grande qualité clinique et scientifique des interventions.

 

Vendredi 23 mai 2025 :

Nous avons démarré la première journée par une introduction d'Adeline Dupin proposant de penser l'approche sensori-motrice comme une "Manière" de s'accorder à un autre différent, en deçà du langage, en intervenant juste ce qu'il faut, ni plus ni moins.

Marie-Françoise Livoir-Petersen a présenté cette approche et son origine. L'impact d'André Bullinger dans le développement des connaissances scientifiques sur les interactions entre le bébé et son milieu, a été salué et précisé, avec une attention particulière portée sur le passage de l'organisme à la construction d'un corps. Marie-Françoise nous aura mieux fait comprendre les liens entre les processus sensori-moteurs (synchronisation progressive des capteurs sensoriels et des cellules musculaires grâce aux interactions avec le milieu), l'affordance, l'encordage et la construction des premiers liens d'attachement, les premières expériences de l'amour et la complexification progressive du dialogue tonico-émotionnel pour parvenir aux capacités empathiques et d'ajustement à l'autre. Du portage du nourrisson au mouchoir tendu lors d'un sanglot. Nous retiendrons notamment cette belle expression : « c'est le passage du dialogue tonique à l'écoute de l'autre ». Elle nous aura également questionné sur l'incidence des outils numériques ou matériels dans cet encordage du bébé avec son milieu et donc sur l'entièreté du processus développemental. 

Sarah Makhlouf nous a transmis son vécu transférentiel de psychothérapeute auprès d'un enfant avec autisme présentant une symptomatologie particulièrement déstabilisante, implicant des recours violents, un « chaos sensoriel » fait de tournoiements, de cris, d'agitations, et d'objets cassés. Sarah nous a présenté dans un discours plein d'humanité le parcours thérapeutique de cet enfant, pour passer du barrage de la sensorialité à une ébauche de relation partagée prenant appui sur les sensations et la rencontre avec le corps de l'autre, pour aller vers la symbolisation des éprouvés et de l'affectif, par le dessin et la parole. L'appui sur le partage des vécus transférentiels en équipe, porté par l'institution, a été une ressource importante pour favoriser une compréhension plus complexe de cet enfant et soutenir l'invention de nouvelles formes de rencontres avec lui. Sarah nous a montré que c'est grâce à cette liaison entre les professionnels qu'a pu se constituer un pare-excitation (une enveloppe protégeant le sujet des excitations qu'il ne peut pas traiter lui-même) intériorisé ensuite par l'enfant.

Dorota Chadzynski nous a présenté des séquences vidéos de séances en psychomotricité avec la présence des parents. Elle nous a démontré comment la régulation sensori-motrice est intrinséquement reliée à la qualité de l'émotion partagée avec le parent. Elle nous a convaincus que les thérapies de l'enfant doivent permettre discrètement et implicitement de redonner vie à une dynamique curieuse et émerveillée du parent envers son enfant. La position d'observateur des réactions de l'enfant, donnée aux parents par les séances de médiation corporelle, permet de les soutenir dans la rencontre avec leur enfant parfois si particulier, surtout quand il est atteint de TSA, et de les accompagner vers une nouvelle possibilité d'ajustement fructueuse. Ces espaces sont aussi un moyen de co-construire une représentation commune de l'enfant, grâce à l'expérience partagée.

Christine Le Bihan Ambroise nous a apporté le précieux témoignage du déroulement d'un dispositif de soutien au développement d'un bébé prématuré, ayant un risque de paralysie cérébrale. L'appui sur des vidéos de ces séances partagées avec la maman, nous a finement permis de percevoir l'acuité du regard du rééducateur sur les processus sensori-moteurs du bébé, permettant d'intervenir au bon moment et avec le bon geste, pour faciliter le développement d'une acquisition motrice et relationnelle. L'interdépendance des capacités du bébé à se mouvoir et à entrer en relation nous ont sauté aux yeux. Cette intervention thérapeutique étant partagée avec la maman, elle visait donc dans le même temps à renforcer l'intériorisation par le bébé d'une sécurité affective, grâce au soutien de la maman dans la rencontre avec son enfant. Cette intériorisation d'un milieu humain sécurisant est interdépendant de la construction de l'axe corporel du bébé (émergence du torse, vocalisations, positions asymétriques pour attraper des objets et entrer en relation...), il s'agit donc d'intervenir, en même temps, sur les deux plans.

Pour clore cette belle matinée, Séverine Perrenoud, mère de trois enfants prématurés, dont des jumeaux, nous a confié un témoignage d'une grande sensibilité qui nous a saisis. Elle est revenue sur son parcours du devenir mère de ces enfants déjà nés, mais en train de naître, découvrant avec émerveillement ce qu'elle appelle « les coulisses de la vie ». Elle nous a témoigné de l'importance qu'a eu l'approche sensori-motrice pour l'aider à prendre une place active auprès de ses bébés. S'appuyant sur l'imitation et les transmissions des savoirs des infirmiers.res mais surtout puisant dans sa grande créativité et sensibilité artistique, elle nous raconté comment elle a pu percevoir et investir les petites choses et les petits gestes qui venaient animer, donner vie, humanité et affectivité à ces enfants baignant dans un environnement de haute technicité électronique et médicale. La création d'un atelier musical qu'elle a initié, a porté ses enfants et est devenu un atelier du service proposé par les infirmiers à leurs patients et leurs familles. Une vidéo de ses enfants devenus grands, jouant pour ce service, a ému l'auditoire.

 

Les ateliers :

L'après-midi a été consacrée aux ateliers, dont vous pourrez relire les intitulés et les résumés sur le programme détaillé. Nous avons été attentifs à représenter une multiplicité de pratiques auprès de publics différents, afin qu'un maximum de professionnels puisse se retrouver dans son champ de spécialisation.

 

Samedi 24 mai 2025 :

Georges Lançon a choisi la poésie pour introduire cette matinée, racontant d'une belle manière l'importance de laisser le temps à ce petit garçon autiste de trouver des appuis dans l'espace, avec son corps et avec l'autre, pour franchir une porte, entrer dans un autre espace, reconnaître et accepter la présence d'autres personnes. Nous retenons cette citation de Jean Oury : « Etre proche, ce n'est pas toucher : la plus grande proximité est d'assumer le lointain de l'autre ».

Céline Mace et son enfant Enis, adolescent avec autisme, Lina Zerga, psychologue et Frédérique Attuel, éducatrice, ont présenté à 4 voix, les questionnements qui les ont traversés avec le grandissement d'Enis, ses changements corporels et ses effets. Ce jeune homme, non verbal, a pris place sur scène, est allé sollicité sa mère lors des moments d'émotions et nous transmettre son goût pour la musique...Entre joie, inquiétudes, recherches de réponses adaptées à la vie culturelle et sociale, entre apprentissage et émotions partagées, avec le soutien des questionnements institutionnels, cette présentation a fait écho au public en plaçant au centre des échanges la clinique du quotidien avec des adolescents si atypiques dans leurs présentations et pourtant, traversant des émois partagés par tous. Entre points de jonction et différence radicale, il nous a été rappelé que le champ de la vie sexuelle s'inscrit dans le spectre du développement dès la petite enfance par les expériences corporelles et les mises en situation du corps que l'enfant va faire, avec ses spécificités et son milieu. 

Jonathan Del Monte, enseignant-chercheur en psychologie et psychopathologie clinique TCCE sur l'université de Nîmes et responsable du laboratoire ENACT, a présenté un ensemble de travaux de recherche sur l'impact des troubles proprioceptifs et interoceptifs dans les psychopathologies comme la schizophrénie mais aussi dans les troubles moteurs de la pathologie de Parkinson. Il est revenu sur les travaux de Francisco Javier Varela Garcia sur l'autopoièse, en tant que modèle important pour se représenter ce qui fait le vivant : l'interaction et la régulation continues entre l'organisme et son environnement. Dans cette régulation les schèmes sensori-moteurs ont une place essentielle dans la construction de la cognition. C'est à partir des connaissances tirées de ces interactions entre notre organisme et notre environnement que nous pouvons mieux prédire ou mieux percevoir notre environnement et nous-même. Dans la schizophrénie le nerf vague du système nerveux autonome parasympathique (qui apaise le système nerveux d'alerte) paraît défaillant avec le constat de troubles cardiovasculaires, d'un rythme cardiaque au repos supérieur à 100, de la présence de troubles respiratoires, gastro-intestinaux, et des troubles de la nociception et de la thermorégulation. Des altérations de la rétine seraient aussi repérées. Les signaux interoceptifs (signaux internes de l'organisme) sont donc perturbés et non conscientisés et cela augmenterait l'anxiété et la création des hallucinations (donc la perception du monde externe) au niveau cognitif (tout comme l'augmentation du rythme cardiaque augmenterait la production de cauchemars). Dans la maladie de Parkinson, des troubles du fonctionnement visuel ont été repérés, ainsi qu'une altération de la proprioception et du système interoceptif.

Cette présentation était riche en références et points d'appuis de réflexion pour mieux saisir la complexité des symptômes des personnes que nous accompagnons au quotidien.Manuela Filippa, Maître assistante à l'université de Genève, a poursuivi cette présentation de travaux de recherche avec ceux qu'elle a conduit auprès de bébés prématurés. Ses travaux de recherche concernent les effets de la création d'une intervention vocale précoce, sensorielle et interactive auprès des bébés prématurés. En effet, les prématurés ne perçoivent pas la voix humaine comme les autres nourrissons car les stimuli sensoriels de l'environnement de l'hôpital sont non adaptés, non naturels et perturbent la perception. Ces bébés ne répondent pas spécifiquement à la voix de la mère, mais à toutes les voix. Or, les compétences sociales sont reliées neurologiquement au réseau de traitement de la voix humaine. Il est donc important d'exposer le plus possible le prématuré au langage et au chant.

Ces recherches montrent les capacités remarquables du bébé à s'adapter aux signaux vocaux et chantant du parent et inversement, du parent à adapter la prosodie et les sons de sa voix aux réactions du bébé, à ses gestes et à ses sons. C'est une proto-conversation, avec une synchronisation sensorielle et émotionnelle entre eux. L'effet d'apaisement sur le bébé du parler-bébé et du chant maternel est prouvé. Cette exposition au chant et aux interactions vocales améliore la maturation du système nerveux autonome parasympathique permettant au bébé de trouver l'apaisement. Les ressentis de douleur du bébé peuvent aussi être diminués par ces échanges.

Enfin pour clore ces interventions scientifiques, Daniel Derivois, professeur de psychologie clinique et psychopathologie à l'université de Bourgogne Franche-compté a orienté notre attention sur l'importance de la culture dans notre manière d'habiter notre corps. Il nous a conté une histoire transférentielle dans laquelle il a été pris d'un black-out au cours d'une séance auprès d'un réfugié évoquant des scènes de tortures subies en Lybie. C'est en rentrant chez lui, dans une nécessité de danser, comme entrant dans une transe, que tout lui est revenu, et les liens avec sa propre histoire. Daniel Derivois nous a raconté cette résonnance avec le récit d'un autre, comme une résonnance entre plusieurs continents et des générations passées. C'est la possible expérience d'une imprégnation dans les muscles de l'histoire de l'esclavage ou celle d'être habité par des esprits et de devenir le réceptacle d'une adresse qui dépasse l'individu. Il parle de clinique de la mondialité. Il raconte l'origine de certaines danses comme sublimation des violences subies dans l'Histoire. C'est un corps-monde qui transite dans des corps-individus. Il a fait référence à Frantz Fanon et nous a livré un témoignage poignant et vivant des effets de transmissions et de Mémoire sur les corps qui est à prendre en compte dans nos accompagnements et nos interactions. 

Pour conclure ce colloque, Jonathan Delmonte et Pierre Delion, psychiatre et professeur des universités à Lille, ainsi que Jean-François Coste, médiateur familial et éducateur spécialisé, ont partagé leurs regards sous l'angle des rapports complémentaires de Tosquelles. 

Monsieur Delion nous a partagé l'idée de parler de psychopathologies du développement plutôt que d'y associer des pré-fixes biaisant la compréhension des troubles. Il a rappelé l'importance de construire avec la famille une compréhension commune de la pathologie de l'enfant, en appuyant sur le fait que c'est la mise en commun des différents points d'appuis constitués par les personnes qui accompagnent le malade, le sujet souffrant, qui permet une dynamique de soutien créative et précisément adaptée à ce sujet-là.

Monsieur Delmonte a appuyé sur l'importance de faire des aller-retours entre les études statistiques, les données scientifiques standardisées et l'observation clinique issue de l'expérience de la rencontre avec les patients. C'est dans ce mouvement que la science avance et que les professionnels peuvent également trouver des ressources créatives dans leurs accompagnements. Cette discussion entre des professionnels de pratiques et avec des référentiels différents a mis en évidence la nécessité de construire des ponts entre des univers qui cohabitent, mais qui ne partagent pas un univers commun.

Jean-François Coste a réaffirmé ce principe fondamental de l'ouverture, tout en gardant chacun ses spécificités culturelles, professionnelles et scientifiques. C'est un des apports de ce colloque : favoriser l'acceptation d'une différence radicale chez l'autre vers laquelle nous avons à ouvrir un œil curieux et observateur et s'y laisser imprégner pour mieux s'ajuster.

 

Le conseil scientifique de ces journées Nîmoises "Corps et Sensori-motricité".

Le 14-02-2026

Synthèse des interventions.pdf
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